Ceci n’est pas une chronique radio. Juste le
résultat d’une errance radiophonique qui a mal tourné. Aventure auditive sauvage, descente sonore au bord de l’inaudible, où quand une expérience hertzienne d’université potentiellement populaire
se vautre dans le spectacle complaisant de sa propre déchéance. Misère du monde radiophonique public, misère du monde tout court. Saisi, l’intellect,
sans voix, s’en remet à l’amertume d’une journée que l’on sait désormais mal commencée. Ce jour-là, pas moyen de décrocher, pas le temps de presser la touche off ; ce matin-là, putain, on
est resté à quai, le nez sur le poste, le bourdon aux oreilles. Ce qu’il n’avait pas fallu entendre.
Tout ça n’a pourtant pas duré très longtemps, quelques secondes à peine. Ça aurait dû passer inaperçu, d’ailleurs, c’est un peu ce qui s’est
produit, même si… Evidemment, on l’entend déjà dire, « c’est quand même bien peu de choses que cette affaire-là », non ! Oui, peut-être, mais seppuku quand même.
Les faits donc, rien que des faits, à l’anglo-saxonne paraît-il. Samedi matin, 13 janvier 2007, autour de 9h55, le service public de la radio,
un répliquant sans répliquant, un sociologue sans voix possible, des héritiers sans héritage. « Ah bon vous croyez ? », c’est bien ça qu’on a entendu ! C’est donc à l’antenne
de l’honorable station de radio du service public, France Culture, qu’a eu lieu le forfait, au cours de l’émission Répliques, animée et produite par
l’animateur-producteur-philosophe, Alain Finkielkraut. Jean-Claude Milner, « philosophe-linguiste-essayiste-polémiste-blablabla », auteur de Le
juif de savoir (Grasset, 2006), et Catherine Clément, « philosophe et écrivain », auteur de Qu’est-ce qu’un peuple premier (Ed. du
Panama, 2006) « confrontaient » leurs idées autour du thème « La figure du Juif de savoir ».
L’émission filait, à son rythme,
classique : les invités tentent tant bien que mal de répliquer à A. Finkielkraut, c’est ça, en vrai, le motif véritable de l’émission. Tout s’est emballé. C’est à ce moment-là qu’il fallait
être sacrément accroché à son siège, son lit, la boîte de vitesse, l’accoudoir, son chien, sa concierge, au choix, ce qui tombe sous la main – dans ces instants, tout est bon à prendre, sauf que
c’est après coup, lorsqu’on a ruiné l’objet qu’on avait entre les mains, désolé pour le chien, c’est donc après coup qu’on se dit qu’il fallait quelque chose de plus solide. La matinée filait
donc, au rythme des voix du poste, exaltées parfois, ennuyeuses aussi, jusqu’à l’ineptie, c’est ce qui s’est passé aujourd’hui. L’étonnement et l’écoeurement, mêlés en un, se sont invités dans la
journée déjà entamée, tout de suite entachée. La phrase est tombée d’un coup ; personne ne l’avait vu venir. Il était alors question, dans l’émission touchant à sa fin, de savoir, de
transmission des savoirs, de transmission de « la » culture, d’école, du tout-qui-fout-le-camp, de la faute-des-sociologues-évidemment, de racines, d’enracinement, d’origines, de legs,
de générations, de bourgeoisie, et donc d’héritage, d’héritiers, de Bourdieu, son travail. La voix, suffisante, s’est faite aguicheuse. Puis elle est tombée, brutalement. Dans la médiocrité d’un
parlé sans finesse où la vulgarité et la complaisance le disputaient à la bêtise, le grand livre, Les héritiers (Ed. de Minuit, 1964), des sociologues
Pierre Bourdieu (1930-2002) et Jean-Claude Passeron, se voyait qualifier de livre antisémite. « J’ai ma thèse sur ce que veut dire “ héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est
les Juifs ! […] » « Je crois que c’est un livre antisémite », pouvait-on entendre dans la bouche de J.-C.
Milner.
Après le ramassis d’ordures ainsi déversé au sujet du travail mondialement étudié de l’un des plus grands et des plus féconds sociologues
français (J.-C. Passeron, co-auteur de l’ouvrage, est toujours vivant par ailleurs), « Ah bon ouhlala » furent les premières paroles
philosophiques de l’animateur, surpris par ce qu’il venait d’entendre. Juste avant, C. Clément avait osé un pathétique « Ah bon vous
croyez ! ». Quelques minutes plus tard, justifiant ses difficultés à articuler une réponse à une question de l’animateur, elle s’était déclarée « sous le choc » de ce
qu’elle venait d’entendre, comme si une vérité venait de lui être révélée. (Il convient de rappeler, au passage, que l’émission de A. Finkielkraut est le haut lieu de la critique mesquine
anti-Pierre Bourdieu. Ce dernier écart, cette dernière bassesse n’étant que le dernier avatar en date d’un espace social où l’on peut dire à peu près n’importe quoi sur Bourdieu sans risque de
réplique en retour)
Entre sourire radiophonique deviné, désarroi manifeste et gêne feinte, l’émission s’est poursuivie, s’organisant, désormais, autour d’une
abjection devenue l’enjeu de discussions et de débats à venir. Une victoire inespérée en quelque sorte, puisque, en appelant les « disciples » de Bourdieu à venir débattre de propos à
qui on venait de conférer le statut de « question », l’animateur-producteur-philosophe rendait droit à la possibilité intellectuelle même d’énoncer une telle « proposition ».
Il donnait une réalité et un caractère manifeste à cette « thèse » ou à ce qui est présenté comme telle. Il accréditait, in fine, l’idée que
nous étions en présence d’une thèse discutable, donc intrinsèquement plausible, exonérant Milner de ses propos et le faisant passer pour un pseudo-empêcheur de tourner en rond ou un
pseudo-tout-ce-que-vous-voudrez. Juste un minable en fin de compte !
L’animateur de radio avait beau laissé
la responsabilité de ces mots à leur auteur, il pouvait rejeter une telle lecture des Héritiers et en proposer une autre – deux thèses, voire plus,
qui pourraient être confrontées –, il ne disqualifiait pas pour autant l’insanité de la première « thèse ». Pis, il en construisait la réalité en lui conférant la rationalité d’une
proposition discutable ; il en suggérait, indirectement, la potentialité, en en proposant la mise en débat dans l’espace public.
Et tout ça, sur France Culture… par celui-là
même qui ne cesse de nous dire que tout-fout-le-camp, Culture en tête, assurément.
Merci à la Seppuku Inc. et à son boss d’accueillir ces lignes.
Merci de ne pas les soustraire au seul profit du coffre-fort.
J’attends, bien évidemment, les commentaires du 3e dan en science politique de la Seppuku Inc. et même de tous les
« da(m)nés » de la terre.
NB : L’émission peut être réécoutée sur le site de Radio France, station France culture, émission Répliques :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/repliques/index.php?emission_id=14
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